Comme
nous le savons tous, Dieu créa le monde avec une extrême
logique, la terre, la mer, les arbres, les animaux... et couetera
et couetera... Puis dans sa grande sagesse, il créa les hommes
et, histoire de parfaire le tableau et de lui donner donner une touche
de beauté, il imagina les femmes.
Quand il eut fini son ouvrage, en fils bien élevé, il
rangea ses affaires et se rendit compte quil lui restait encore
un peu de ciel bleu, beaucoup deau, quelques rayons de soleil
et pas mal de bonne humeur... alors pour le fun et comme il naimait
pas gâcher, il inventa la Camargue... et les Camarguais qui
héritèrent ainsi dun pays où tout
est un tantinet plusse quailleurs.
Il se recula un peu, pour contempler son oeuvre, en sessuyant
consciencieusement les mains sur son grand tablier et il fut enchanté
du résultat général... et particulièrement
réjoui par les Camarguais... tellement réjoui quil
leur offrit une petite signature céleste en les dotant, tout
comme les anges, dune large auréole, bien ronde et bien
brillante, un peu luminescente, qui leur flottait au dessus de la
tête en répandant une ombre bienvenue pour se protéger
du trop-plein de rayons de soleil.
Malheureusement, rien de ce qui est bon sur cette terre ne saurait
durer indéfiniment. Les Camarguais qui, il faut bien l'avouer,
ont un esprit un peu "reboussié" et ont toujours
un peu de mal à accepter, sans trouver à redire, les
cadeaux qui leurs sont faits mirent en évidence très
vite un inconvénient majeur à la présence de
leur auréole. Combien de temps leur fallut-il pour en arriver
à cette conclusion, nul ne saurait le dire. Toujours est-il
qu'ils se réunirent un jour pour discuter. Les plus hardis
d'entre eux désignèrent de plus hardis encore, afin
qu'ils allassent en délégation déposer leur requête
aux pieds du Bon Dieu.
Ainsi fût dit, ainsi fût fait, les Camarguais sellèrent
leurs beaux chevaux blanc, se mirent sur leur 31 avec chemises provençales,
pantalons et bottes de gardian, veste de velours noir et à
la lueur de leurs auréoles, commençèrent un très
long voyage sur les routes du ciel...
En effet, en ce temps là, les voies du seigneur étaient
tout aussi pénibles et difficiles et cahoteuses quaujourdhui
mais elles avaient lavantage dêtre connues et pas
encore trop impénétrables.
Après moultes aventures et difficultés, dont nous
aurons peut-être un jour loccasion de parler, il arrivèrent
devant un grand bonhomme barbu qui promenait son coq et trimballait
un impressionnant trousseau de clefs. Saint-Pierre, car sétait
lui vous laviez-deviné, les fît patienter dans
lantichambre du Paradis, juste sous les lambris dorés.
Au bout de quelques minutes à peine, le bon Dieu entra et
leur dit : Bonjour, mes bons amis camarguais, que me vaut
le plaisir de cette petite visite ? avec cette simplicité
qui est lapanage des vrais grands de ce monde.
Alors le plus vaillant des plus vaillants Camarguais prit la parole.
Il commença par remercier Dieu de ses largesses en matière
de grands espaces naturels, de soleil, de bonheur. Il lui rendit
grâce de les avoir créés, de leur avoir donné
des vignes et ce si fameux vin des sables, ce petit vent frais qui
vient de la mer et rafraîchit les douces soirées estivales...
et couetera et couetera!... et bien sûr ajouta-t-il, et bien
sûr les taureaux aussi courageux dans les arènes que
délicieux dans les assiettes de gardiannes.
-Y-aurait-il un problème avec les taureaux? dit Dieu en faisant
semblant de ne pas comprendre. Voudriez-vous que je les rende encore
plus fort, plus rapides, peut-être aussi gros que les taureaux
espagnols?
- Non, non, Seigneur, sexclamèrent tous les vaillants
Camarguais, qui à loccasion se faisaient aussi razetteurs
et qui avaient déjà beaucoup trop de mal à
piquer les attributs des bêtes à cornes à loccasion
des courses camarguaises. Non, non les taureaux sont très
bien comme ils sont... seulement voilà...
Le plus vaillant des vaillants Camarguais se râcla la gorge.
- Seulement voilà, vous savez comme nous sommes, nous les
gens du Sud : à la fin de la journée, nous sirotons
tranquillement un petit apéritif sur la place du village,
les penas dans le lointain préparent leur joyeux tintamarre,
les blagues fusent, les filles sont jolies et souvent on les invite
à partager une bonne gardianne ou de petits supions jusquà
la nuit tombée, sous la fraîcheur des grands arbres.
Tout est calme...
-Continue, le coupe Dieu avec un air complice, continue que tu me
fais languir!
- Et puis dans la fraîcheur du soir alors que la belle va
se blottir dans nos bras à la recherche dune petite
agacerie et dun peu de chaleur, ça y est ! Les voilà!
Une multitude de points minuscules. On pourrait encore sêtre
trompé. Mais non! Ce sont eux, on les voit venir de loin,
le nuage arrive, petit tout dabord puis de plus en plus gros.
Très vite, un petit bruit irritant commence à nous
entortiller les nerfs...
A cette douloureuse évocation les plus hardis des vaillants
Camarguais ont beau être... particulièrement courageux,
ils ne purent retenir quelques larmes ou du moins quelques grincements
de dents.
- Et alors? et alors? fit Dieu pris à son propre jeu
- Et alors ? Et alors, des milliers de moustiques attirés
par la lueur de nos auréoles fondent sur nous comme la misère
sur le pauvre peuple. Voici que ça pique à dard que
veux-tu.
Les belles nous échappent, pardi et nous retournons dans
nos peinates, boursouflés comme des coucourdes, rouges comme
des pivoines et agités de grattements ininterrompus... Tout
ça, à cause de ces Bon Dieu d'auréoles
!
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.. A ce moment, il se mordit la langue, craignant davoir poussé
le bouchon un peu trop loin et redoutant la colère de Dieu.
Le Bon Dieu, plissa les paupières et dune voix grave
comme les confidences quil venait dentendre, il dit :
- Ainsi, vous voulez que je vous ôte vos auréoles ? Ce
qui vous rend si semblables à Mes anges du Paradis? Ce qui
vous distingue de tous les autres Hommes ?
- Justement, hasarda l'un des Camarguais... n'est-ce point trop
d'honneur... ?
- Qui peut dénier l'Honneur qu'il Me plaît d'octroyer
? demanda Dieu si doucement que Sa voix parut gronder comme le tonnerre.
Tous se turent, en regardant le bout de leurs bottes camarguaises.
- Je ne veux plus vous entendre, dit Dieu. Retournez en Camargue,
et ne M'offensez point. "
Les Camarguais saluèrent profondément, et quittèrent
le Paradis d'une démarche de vaincus. Le chemin du retour
fut encore plus long que celui de l'aller. Chaque caillou du sentier
écorchait les pattes de leurs chevaux blancs, chaque ronce
déchirait leurs chemises provençales, leur peau et
un peu de leur coeur.
Enfin, ils aperçurent les toits de sagne de leur village.
Avant tout le monde, les chiens avaient décelé leur
arrivée.
Les gens vinrent à la rencontre des vaillants émissaires,
qui gardaient obstinément la tête basse en se demandant
comment ils allaient expliquer l'échec de leur mission...
Pourtant, çà et là, il y eut des exclamations
de surprise.
- Qu'est-ce qui vous arrive ? Vos auréoles...?
Ils osèrent enfin s'entre-regarder et en effet, leurs auréoles
avaient changé : loin de briller comme des lanternes, elles
avaient pris une teinte terne de vieil or.
Peu à peu, comme une contagion, toutes les auréoles
s'éteignaient insensiblement. Elles devenaient de plus en
plus sombres et descendaient lentement, leurs bords s'affaissant,
jusqu'à se poser doucement sur la tête de leur propriétaire.
Les Camarguais suivaient des yeux l'évolution du phénomène,
dans un profond silence.
Lorsque l'auréole devenue complètement noire et veloutée
se posait sur leur crâne, ils se sentaient envahis d'une chaleur
intense
qui les pénétrait au plus profond de leur cerveau,
lequel s'épanouissait, faisait la roue comme un vieux vin
des sables, fusait d'esprit, de rires et d'idées.
Les plus hardis des plus hardis Camarguais comprirent alors qu'ils
avaient été exaucés. Non seulement ils pourraient
continuer à chasser les jolies filles, rousses, blondes ou
brunes, mais encore ils pourraient continuer à jouir des
bienfaits de leur auréole.
Bien vite, ils devinrent experts dans son maniement, car cette
auréole-là pouvait s'enlever, être lancée
en l'air en signe de joie, servir de récipient pour transporter
des oeufs, des pommes ou des noix, battre le chien ou le marmot
insolent, tuer les mouches pendues à la crinière de
leurs blancs destriers, et surtout revenir sur la tête pour
y tenir les idées au chaud...
Cest aussi depuis ce temps là que les moustiques sont
de moins en moins fréquents dans notre belle région.
Est-il utile de poursuivre ? Le lecteur sagace aura déjà
deviné que cette histoire raconte la vraie origine de ce
que l'on a appelé plus tard le chapeau camarguais. On ne
tentera pas de vous convaincre que tous les chapeaux camarguais
sont des auréoles cristallisées - ou plutôt,
feutrées - car si, comme on l'a déjà dit, les
grâces ne sont point éternelles, l'homme a su, par
son artisanat, imiter d'assez près (encore qu'imparfaitement,
bien sûr) l'Oeuvre divine. Néanmoins, je ne saurais
trop vous encourager à vérifier, auprès de
quelques vieux Camarguais, s'ils ne sont pas réellement nés
coiffés d'une telle bénédiction circulaire.
C'est un fait, les Camarguais sont les plus beaux, les plus forts,
les plus intelligents.
Est-ce une raison pour s'en glorifier ?
Ce genre d'histoire, sous ses dehors débonnaires, ne véhicule-t-il
pas un chauvinisme imbécile et suranné?
Considérez que je n'ai rien dit.
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